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Le Monde de Tran, Abigail

Jean de La Fontaine, Olivier Morel, Les animaux malades de la peste (6 août 2015)

Il n’est pas utile de rappeler combien le grand fabuliste du XVIIème siècle, Jean de la Fontaine, s’est souvent trouvé édulcoré au travers de ses différentes transmissions scolaires, ni combien on oublia que ses fables s’adressaient à des gens de cours sous un jour plaisant. Ni de quelle façon la fameuse morale de l’histoire s’avère bien cruelle, surtout au regard de nos sensibilités modernes, mais calée, cependant, sur la réalité d’une nature humaine montrée telle qu’elle est et non telle qu’elle rêverait de se voir…

Pour ce qui est de la célèbre fable Les Animaux malades de la peste, Olivier Morel procède à un grand dépoussiérage. Et voilà notre classique fabuliste remis en phase avec l’époque contemporaine. Ce que révèlent ces planches à un lectorat, jeune ou moins jeune, c’est bien la modernité de ce classique. La peste menace la collectivité. La peste, ou tout ce que l’on voudra bien mettre comme grande peur commune, sociétale, derrière ce mot. Tout s’arrête, tout se paralyse, et voici d’innocentes tourterelles équipées de masques à gaz…

Les représentations frappent par leur design franc, énergique, qui ne va pas sans évoquer celui de certains comics, transformant les animaux devenus bipèdes en archétypes. En caractères. La transposition, frappante, habile, amène le lecteur à y décrypter un troublant parallèle avec la vision immédiate de sa propre époque, ses errements, ses travers… Ainsi, tous ces personnages en costumes gris, sévères, anonymes, standardisés, quasi interchangeables, rappellent l’omniprésence du technocratique. On voit bien venir, aussi, sous couvert de la grande peur, la mise au pas, le reniement, la désignation à venir du bouc émissaire. Difficile, dès lors, pour le lectorat adulte, de ne pas songer à La Peste d’Albert Camus, ou à l’épidémie du Rhinocéros de Ionesco. Une grise uniformité, une idéologie scandée à coups de slogans, (D’ailleurs, le visuel peut évoquer celui de la communication imagée des états totalitaires par le passé) se voit énergiquement représentée sous la plume d’Olivier Morel. Le tout, orchestré par un personnage, le lion, jouant le rôle d’homme providence, d’homme de la situation, d’homme fort. Aucun doute lorsque l’on examine la planche qui le représente sur fonds noir, rugissant, triomphant… Ou lorsque l’on glisse sur ce plaisant clin d’œil à l’obsession des courbes, des statistiques sur une autre page… Et le rusé de surenchérir au discours du roi, et le crocodile aux dents acérées d’applaudir avec foi… Arrive, bien sûr, le modeste baudet. Les illustrations de Morel nous le présentent entouré, animal sacrificiel, par une horde peu amène, vibrante de rouge ou encore vêtu de blanc. Enfin, la morale de l’histoire est énoncée :

« Selon que vous serez
puissant ou misérable
les jugements de cour
vous rendront
blanc ou noir »
Ce sera la mort pour l’humble âne.

À l’heure des réseaux sociaux, de la visibilité immédiate, outrancière, des réputations et des rumeurs aussi rapides et, souvent, aussi peu fondées que fétu de paille, au moment d’une recherche collective et nombriliste de cette minute de notoriété, combien il est sage de le marteler…

Lire l’article sur le blog Le Monde de Tran.

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